Entretien avec Bernard Arnault, Fondation d'entreprise Louis Vuitton
Propos recueillis par Yamina Benaï
Portrait: Bernard Arnault à gauche et Frank Gehry
L’OFFICIEL ART : L’automne 2016 a marqué le deuxième anniversaire de la Fondation Louis Vuitton. Mais l’ancrage de ce projet trouve sa source dans votre engagement, depuis près de 25 ans, auprès des musées de France, dans des programmes éducatifs, des actions humanitaires. Quelles sont les lignes du socle identitaire qui a donné jour à la mise en œuvre du projet de la Fondation ? En d’autres termes, qu’est-ce qui, dans les racines du groupe LVMH, a permis l’épanouissement d’un tel projet ?
BERNARD ARNAULT : Pour Paris, la Fondation Louis Vuitton est une nouvelle aventure culturelle. Elle se présente comme un autre lieu consacré à l’art, à l’art contemporain en particulier, un lieu d’échanges, aussi, avec les artistes, avec le public parisien, français et du monde entier. Elle veut susciter l’émotion et la réflexion de ses visiteurs par un dialogue spontané. La Fondation est un projet différent parce que privé, permis par le mécénat de LVMH, de ses Maisons et de Louis Vuitton en cohérence avec les valeurs portées par l’ensemble des collaborateurs du groupe et par ses actionnaires. La Fondation dépasse l’éphémère ; elle reflète un véritable élan optimiste. Elle montre aussi une passion pour la liberté. Elle est un rêve devenu réalité. Car c’est bien parce que les Maisons de LVMH, Louis Vuitton en particulier, sont portées par l’excellence de leurs créations, qu’elles participent depuis bien longtemps à un art de vivre indissociable d’une culture humaniste. Leur réussite doit beaucoup à notre patrimoine artistique et culturel. Ainsi, depuis de nombreuses années, ai-je souhaité qu’une part de ce succès soit partagée avec les artistes, les créateurs, les penseurs, le grand public et les jeunes en particulier. Dès 1991, avec l’arrivée de Jean-Paul Claverie à mes côtés, LVMH est devenu l’une des toutes premières entreprises mécènes en France par notre action en faveur du patrimoine artistique, de la jeunesse et de projets humanitaires. Nous avons très tôt évoqué l’idée d’une Fondation, un lieu mettant en œuvre notre engagement pour l’art et la culture. Nous avons tenu le cap pour parvenir à bon port en cet automne 2014. Ces années de mécénat de LVMH, cette proximité de Louis Vuitton avec les artistes sont allées de pair avec ma passion pour la création. Une passion qui m’a donc conduit à bâtir la Fondation Louis Vuitton, un lieu à Paris, qui puisse rendre hommage aux artistes, qui puisse se réaliser avec les artistes et les mobiliser. Parce qu’il est l’un des plus grands architectes de notre époque, je savais que Frank Gehry relèverait ce défi et créerait un bâtiment emblématique de l’architecture du XXIe siècle. Parce que notre groupe était le seul à pouvoir le faire à un niveau international de façon aussi forte et légitime, LVMH a œuvré au rapprochement de deux univers : celui de l’entreprise et celui des artistes. La Fondation Louis Vuitton, fondation d’entreprise riche d’une programmation artistique ouverte aux artistes et aux créateurs du monde entier et de toutes les disciplines, de la peinture à la vidéo, de la mode à la photographie…, en constitue désormais l’accomplissement.
Le mécénat privé implique un engagement, un choix délibérément assumé qui répond à l’identité du mécène : la Fondation Louis Vuitton illustre, en premier lieu, votre vif intérêt pour l’architecture, quelles autres valeurs sous-tendent votre ambitieux projet ?
L’architecture est en effet l’une de mes passions. Aussi, partout dans le monde, la créativité du groupe se reflète au travers de ses réalisations architecturales, fruits de collaborations toutes passionnantes avec les plus grands architectes…. Entre autres exemples, il y a quelques années, avec Christian de Portzamparc pour la Tour LVMH à New York puis pour le chai de Château Cheval Blanc à Saint-Emilion, aujourd’hui avec l’agence japonaise Sanaa pour la réouverture de la Samaritaine au cœur de Paris… Le mécénat de LVMH avait donc naturellement vocation, dès l’origine, à s’inscrire dans une structure pérenne : j’associais le projet de la Fondation Louis Vuitton à la réalisation d’un geste architectural pour Paris ! Celui de Frank Gehry pour la Fondation Louis Vuitton incarne cette volonté : permettre, par notre soutien, aux plus grands créateurs d’exprimer la mesure de leur talent… Le choix de Frank Gehry a été pertinent car la Fondation Louis Vuitton est déjà unanimement saluée comme l’une des œuvres emblématiques de l’architecture du XXIe siècle ! Cette réussite tient, à mes yeux, à ce que les artistes, dans leur liberté de pensée et de création, nous transmettent leur élan vers le futur... La Fondation Louis Vuitton est un acte de foi dans la liberté, celle d’un monde ouvert au talent, à l’innovation, à la créativité, à l’émotion…
Ainsi, au-delà de la teneur du travail développé au sein de la Fondation, le bâtiment de Frank Gehry est, en soi, un manifeste, dont l’identité enrichit le patrimoine de Paris. Prouesse technique et ampleur esthétique mais aussi générosité, tant le bâtiment entre en dialogue avec le paysage, les éléments, le ciel et le public : quelles ont été les phases du dialogue que vous avez mené avec l’architecte ? Le thème du paysage et de sa préservation figurait-il parmi vos préoccupations essentielles en termes de cahier des charges ?
“J’ai eu à cœur de concevoir pour Paris un vaisseau magnifique qui symbolise la profonde vocation culturelle de la France”, déclarait Frank Gehry lors de l’inauguration de la Fondation Louis Vuitton. Dès sa découverte du Bois de Boulogne et du Jardin d’Acclimatation, Frank Gehry imagina un bâtiment où le verre viendrait dialoguer avec la nature environnante, tout en offrant un élan créatif inédit. Les premières esquisses témoignent de cette vision à la fois tournée vers l’avenir et respectueuse du site. Un dialogue sensible entre l’édifice et le lieu : utilisation du verre qui reflète le bois et évoque l’architecture des serres selon Gehry et fait aussi écho à une longue tradition française d’architecture de verre : pensez à la galerie des glaces au Grand Palais ou encore à la Pyramide du Louvre…
Cet écrin architectural joue fortement dans la perception du lieu, comme s’il agissait en outil de communion avec les visiteurs, il semble dévoué à l’émotion, à l’expérimentation, au partage : au regard des tourments de l’époque votre mission s’en trouve-t-elle renforcée de tenter, par l’outil d’exception que constitue le bâtiment et ce qu’il abrite, de capter différentes typologies de publics ?
L’édifice imaginé par Frank Gehry n’est pas un écrin neutre pour les œuvres qu’il abrite. La qualité du lieu contribue à mettre le visiteur dans un état d’esprit propre à se laisser surprendre par l’Art. L’émotion, l’étonnement, la surprise, l’audace, sont autant de valeurs partagées par les créateurs de génie, qu’ils soient architectes ou artistes. Le musée ne fonctionne pas ici comme un espace hermétique enfermant des œuvres. Au contraire, il invite le visiteur à un échange, un dialogue. Dans l’architecture dessinée par Frank Gehry il n’y a pas d’enfermement, pas de séparation nette entre intérieur et extérieur : l’édifice est pensé comme une invitation à découvrir les œuvres, au cours d’un voyage en création. On parle souvent de grand voilier, parfois de nuage, l’essentiel est ici le mouvement, l’harmonie. Le bâtiment imaginé par Gehry est une œuvre dynamique, tournée vers l’avenir, il provoque l’émotion du visiteur.
Dans le cadre du programme de mécénat d’expositions que vous avez mené depuis le début des années 1990, vous avez mis en place, de façon assez novatrice, des ateliers pédagogiques à destination des enfants et des étudiants, parfois assortis de concours : votre ambition étant de toucher tous les milieux sociaux, culturels : comment la Fondation prend-elle le relais de cette initiative ?
A partir du début des années 1990, autour de chacune des grandes expositions – une quarantaine - dont LVMH a été le mécène, ont été systématiquement déployés à notre initiative et par nos propres équipes, des programmes pédagogiques et humanitaires spécifiques. Cela a constitué pendant de nombreuses années la “signature” de notre mécénat, que nous voulions être “actif” et pleinement engagé auprès des institutions et des grands musées que nous soutenions. Pendant quinze ans, les Classes LVMH – Découverte et Pédagogie – ont ainsi permis à près de 40 000 enfants venus de tous milieux sociaux, de la France entière, de découvrir les artistes et les œuvres clefs de l’histoire de l’art à travers une action pédagogique fondée sur l’éveil artistique, par la formation esthétique du regard… Cette expérience, très novatrice à l’époque, a d’ailleurs inspiré depuis bon nombre d’institutions culturelles. J’ai souhaité que cette action en faveur des enfants et du jeune public soit non seulement prolongée mais même amplifiée au travers de la programmation et des actions de la Fondation Louis Vuitton, dont la vocation est de soutenir les artistes et de rapprocher le plus large public de leurs créations. Ainsi, chaque week-end, des centaines d’enfants profitent de parcours d’éveil artistique et d’ateliers animés par les médiateurs de la Fondation. Par ailleurs, les “micro-visites” réservées aux familles, parents et enfants réunis dans un moment exceptionnel de partage et de découverte, remportent également un très grand succès ! En outre, nous portons une attention toute particulière aux plus fragiles d’entre nous, celles et ceux qui sont trop souvent exclus du monde de la culture et de la création artistique. J’y tiens personnellement beaucoup. Un exemple précis : j’ai voulu répondre à l’appel du Secours Populaire français avec lequel nous avons conduit, fin 2015, une opération en faveur de l’accès à la culture des plus défavorisés et organisé une vente aux enchères qui a mobilisé plus de 200 artistes et a permis de recevoir plusieurs centaines d’enfants et de familles en situation de grande précarité… Toutes ces initiatives en faveur du public ont été récompensées par le succès auprès du public de la Fondation Louis Vuitton, dont je tiens ici à rappeler qu’elle a accueilli, depuis son ouverture en octobre 2014, plus de 2 millions de visiteurs.
Le manque, voire l’absence, de dimension émotionnelle et sensible dans l’approche et la rencontre entre les publics et les créateurs est l’un des facteurs les plus communément reprochés aux institutions : comment avez-vous réfléchi cette dimension considérée aujourd’hui comme essentielle ?
Le musée n’est plus aujourd’hui uniquement un lieu de conservation et d’exposition des œuvres. Il convient d’y adjoindre une dimension vivante d’éveil émotionnel, de pédagogie ; le soin apporté aux accrochages et la grande qualité des publications de la Fondation en témoignent. Mais cela n’est pas suffisant et nous avons eu à cœur d’instaurer un dialogue direct entre le public et les artistes.
La Fondation est également très active dans le domaine des commandes aux artistes, la dernière en date étant l’intervention de Daniel Buren sur le bâtiment, envisagez-vous de prolonger et de consolider ce volet ?
Dès l’inauguration nous avons tenu à ce que la Fondation soit un lieu “inspirant” pour les artistes, par la mise en œuvre d’un ambitieux programme de commandes artistiques. Des œuvres pérennes (Ellsworth Kelly, Olafur Eliasson, Adrian Villar Rojas, Isa Genzken) qui dialoguent avec l’architecture. Dans l’esprit de Frank Gehry elles constituent autant d’invitations – notamment pour le jeune public – à découvrir la programmation artistique en entrant dans les galeries présentant les expositions temporaires et la Collection permanente.
L’action de la Fondation hors les murs, à l’international, est déjà amorcée, notamment via l’Espace culturel Louis Vuitton de Munich, où a été récemment présentée une exposition de Chantal Akerman et Annette Messager : quelle ampleur envisagez-vous d’offrir à cet ancrage international ?
De même que les visiteurs du monde entier nous font l’honneur de venir découvrir la Fondation à Paris, de même, le Fondation se devait d’aller à la rencontre de son public à l’international.
Ce programme Hors-les-murs a été inauguré par l’Exposition Frank Gehry qui après avoir été présentée à Pékin puis Tokyo a été – sous une forme nouvelle – présentée à Venise en lien avec la biennale d’architecture. A l’image de l’exposition de Chantal Akerman et Annette Messager à Munich, les espaces Hors-les-murs accueilleront des expositions temporaires destinées à présenter les œuvres de la Collection. Ces expositions, dont la programmation est assurée par la direction artistique de la Fondation, sont bien sûr pensées en résonance avec les expositions et les accrochages dans le bâtiment de Frank Gehry.
L’exposition “Les clefs d’une passion” réunissait une soixantaine d’œuvres, dont des prêts exceptionnels – du Cri de Munch à La Danse de Matisse –, consentis à l’aune de l’inscription historique de votre engagement et de l’envergure de la directrice artistique de la Fondation, Suzanne Pagé : quels sont vos projets en termes de renforcement des interactions avec les grandes institutions internationales ?
“Les clefs d’une passion” réunissaient effectivement des chefs-d’œuvre venus du monde entier, sous la direction de Suzanne Pagé, la directrice artistique de la Fondation. Depuis de nombreuses années, avant même la création de la Fondation, le mécénat du groupe LVMH a contribué à la réalisation de grandes expositions. C’est grâce à cet engagement de longue date que nous avons pu nouer des relations de confiance – et d’amitié – avec les plus grandes institutions en France et à l’étranger. L’exceptionnelle exposition Chtchoukine, inaugurée à l’automne 2016, illustre aussi cette complicité qui unit la Fondation aux grands musées : le musée de l’Hermitage et le musée Pouchkine ont ainsi accepté de nous prêter des toiles qui, habituellement, ne sortent pas de Russie. Prêts de musées internationaux à la Fondation mais également prêts d’œuvres de la Collection à d’autres institutions qui en font la demande, il s’agit de relations constructives d’estime et de confiance.
L’auditorium, dont la qualité acoustique est reconnue, est à la fois un lieu destiné aux concerts où différentes musiques sont données, y compris dans le cadre de master-classes, à la danse, mais aussi à la réflexion avec des colloques, qu’est-ce qui vous a incité à mettre en place ce dispositif ?
L’auditorium est un lieu assez rare puisqu’ouvert sur l’extérieur, le bassin et la cascade en particulier. Il permet une ouverture pluridisciplinaire indispensable à la vie de la Fondation, la musique en tout premier lieu. Une programmation musicale y est développée, en particulier, avec des séries de concerts consacrées aux jeunes virtuoses du piano, à des master classes comme celle de Gautier Capuçon pour le violoncelle ou à l’Académie Seiji Ozawa. Les jeunes musiciens mais aussi les grands virtuoses, je ne citerai que Lang Lang ou Vladimir Spivakov, ont été nos invités ; la musique classique mais aussi toutes les musiques, je pense à Kraftwerk, à Kanye West… Forte d’une acoustique remarquable, la Fondation est déjà reconnue comme un lieu cher aux mélomanes de tout âge, de tout genre !
L’édifice est votre don à la Ville de Paris, puisque 55 ans après son inauguration, il est destiné à rejoindre le patrimoine immobilier de la capitale : comment avez-vous prévu d’orchestrer cet engagement vers le futur ?
Le bâtiment de la Fondation est, en effet, construit sur un terrain appartenant à la Ville de Paris. Au terme de l’accord d’une durée de 55 ans conclu avec la Ville, il reviendra aux Parisiens. C’est notre engagement de mécène pour le patrimoine artistique et historique de Paris. L’art est une émotion et un élan à partager.
À VOIR
• “Icônes de l’Art Moderne. La Collection Chtchoukine ”,
jusqu’au 5 mars 2017.
• Daniel Buren, “L’observatoire de la lumière”,
Travail in situ, depuis le 11 mai 2016.
Fondation Louis Vuitton, 8, avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne – Paris 16,
T. 01 40 69 96 00, tous les jours sauf le mardi, lundi, mercredi et jeudi de 12h à 19h,
vendredi de 12h à 23h, samedi et dimanche de 11h à 20h, fondationlouisvuitton.fr