Manolo Blahnik, le monde à ses pieds
Il dit "hélas" tout le temps. Mais il éclate de rire encore plus souvent. Au téléphone, cet après-midi-là, il mélange hier, demain, aujourd’hui, sa conversation élastique court plus vite qu’un jeune homme (qu’il est resté), ses réponses mixent l’ironie et la confidence sincère, son français parfait rebondit parfois sur l’anglais ou l’espagnol. Dans ses tirades, se croisent Rihanna avec qui il a récemment collaboré pour une collection de sandales scandaleuses et Romy Schneider, muse immortelle. Il est péremptoire et char- mant, moderne et nostalgique, précis et enthousiaste, sûr de luiet désarmant. Cet après-midi, je téléphone avec un prince.
Un prince ce jour-là en villégiature dans la maison de sa mère, aux Canaries, sous un ciel tempétueux et accompagné par ses chiens ("des bâtards qu’on m’amène parce qu’on sait que je les recueille, sauf mon labrador noir qui s’appelle Romolo, comme l’acteur Romolo Valli, qui a joué dans 'Le Guépard'"). Un prince, que dis-je, LE prince des chausseurs glamour et chic, qui a mis Hollywood et les femmes les plus élégantes de la planète à ses pieds. Sans l’avoir même fait exprès. Manolo Blahnik, c’est aussi un empire familial, 311 points de vente, une quinzaine de boutiques en solo, des ventes mirobolantes – rien que les grands magasins américains Neiman Marcus disaient vendre plus de 30 000 paires de "Manolo" par an, calculez de tête.
Manolo Blahnik, c’est aussi une signature. Des chaussures à donner le vertige, bien sûr. Des couleurs à se damner, évidemment. Mais une science de l’aplomb et du confort qui ne font pas que décorer les pieds comme des fétiches mais transforment la marche en allure, le corps en signe, la silhouette en apparition. L’équivalent bottier d’un Cristobal Balenciaga, son compatriote. Et puis la maison Manolo Blahnik, c’est aussi des accessoires, des chaussures pour l’homme. Des expositions, des livres. Blahnik, multi-talent-aiguille. C’est ce prince vibrant et vibrionnant qui ouvre sa première boutique en Suisse, dans cette Genève où il a passé une partie déterminante de sa jeunesse (lire encadré). On l’écoute parler de la Cité de Calvin, de création. Et des livres dont "Le Guépard" qui éclairent sa vie.
L'OFFICIEL Suisse: Monsieur Blahnik, vous avez étudié à Genève. A quoi rêviez-vous à ce moment-là?
Manolo Blahnik: Oh, j’étais jeune, très jeune, très, j’étais même retardé (il éclate de rire). J’arrivais des Canaries, j’avais vécu dans une île, un peu loin de tout. De la mode, je ne connaissais que les magazines de ma mère qu’on recevait avec des mois de retard. J’ai tout de suite aimé l’élégance genevoise. Je suis venu étudier le droit, mon père pensait que pour un farfelu comme moi, la diplomatie serait une bonne voie. Mais j’ai assez vite compris, en faisant un stage à Montreux, que cela m’ennuierait à mourir, à mourir. A Genève, j’ai aimé le droit romain, l’idée du droit plutôt que la pratique, horrible. Il y avait une mercerie fabuleuse, Catherine B (la boutique existe toujours, rue de la Cité 17). Mais j’ai surtout passé mon temps dans les librairies, il y avait des bouquineries merveilleuses qui me laissaient passer tout mon temps entre leurs rayons. Je vis toujours ma vie entre deux pages, d’ailleurs, cela ne m’a pas quitté. Les livres sont ma vie.
Vous ne rêviez pas de mode?
Non. Je rêvais d’une carrière dans la scénographie de théâtre. Je me souviens d’ailleurs qu’avec des amis, nous étions allés voir Romy Schneider et Alain Delon au théâtre, à Paris et que nous avions fait la route en une nuit, depuis Genève, en deux-chevaux... La mode est arrivée par hasard.
Attendez, vous dessinez des chaussures comme vous respirez. Ce sont des chefs-d’œuvre. Et vous voulez me faire croire que vous n’aviez pas la vocation...
Oui. Je suis devenu celui que je suis par hasard, un jour ma vie a changé. Après Genève, je suis donc parti à Londres qui était très attirante, puis aux États-Unis où, grâce à des amis, je rencontre Diana Vreeland, la grande prêtresse que je vénérais de nom. On me présente à elle pour que je lui montre mes dessins de costume. J’étais très nerveux, très, hystérique, je n’avais plus dormi depuis deux nuits! En un éclair, elle me dit: "Vous devriez créer des chaussures". C’est ce que j’ai fait immédiatement. Et ma vie a changé.
Vous avez dessiné des milliers de paires. Quelle est celle dont vous êtes le plus fier?
J’ai 30 000 dessins de chaussures dans mes archives, sans compter mes croquis qu’une crue de la Tamise a noyés. Mes préférées, ce sont les premières qui ont défilé. Pour Ossie Clark, à New York. Je n’avais aucun métier, du coup, elles étaient peut-être singulières, mais les talons se tordaient, s’affaissaient, sur le podium, les mannequins vacillaient c’était affreux, je me suis dit que c’était la fin de mes illusions, et que ma carrière allait finir avant d’avoir commencé. Et figurez-vous que les gens ont adoré, ils ont trouvé que la démarche des mannequins était spéciale, que c’était original. J’ai vite appris, ensuite, et je peux dire que le confort de mes chaussures est aujourd’hui la clé de mon succès.
Qui sont les Cendrillon d’aujourd’hui?
Tout le monde, il y a tant de belles femmes. J’aime collaborer avec des personnes qui me challengent, comme récemment avec Rihanna. Il y avait Françoise Dorléac, Bardot, Romy. Parmi les femmes qui ont aujourd’hui une très jolie démarche, il y a Uma Thurman. Léa Seydoux ou Elle Fanning ont beaucoup d’allure, quelque chose de spécial.
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ZVG Manolo Blahnik