Chanel, e la nave va
En matière de décor, le défilé Chanel Croisière 2019 a probablement été l’un des plus spectaculaires de l’histoire de la marque. Saison après saison, nous avions pourtant déjà vu Karl Lagerfeld mettre à l’œuvre son sens du spectacle pour créer tour à tour une immense cascade, pour reproduire le lancement d’une fusée ou transformer le Grand Palais en un supermarché très pop. En ce mois de mai, nous avons assisté à la construction de «La Pausa», paquebot de luxe grandeur nature, et à une collection célébrant le thème de la saison.
«La Pausa», Lagerfeld avait bien sûr une bonne raison de baptiser ainsi son fabuleux paquebot. Ce nom partage une longue histoire avec la maison Chanel, qui a commencé dans les années 1930 avec sa fondatrice, Coco. Le nom du paquebot-catwalk fait référence à la villa qui appartenait autrefois à la créatrice légendaire, nichée entre Monte Carlo et Menton, à l’extrémité est de la Riviera française.
Cette propriété fut édifiée en 1928 par l’architecte Robert Streitz pour Coco Chanel et son amant Hugh Grosvenor, deuxième Duc de Westminster, et dessinée pour ressembler au monastère où la créatrice grandit, orpheline. Jusqu’à sa vente en 1958, la villa est la seule demeure ayant appartenu à Gabrielle.
Et puis, tout au long de sa vie, Coco s’est offert des moments de répit, loin de la vie tumultueuse et agitée de Paris, en embarquant pour de longues croisières à travers l’Europe, de Venise à Monte Carlo (Karl Lagerfeld a organisé des défilés dans ces deux endroits). Elle voyageait souvent avec le duc de Westminster sur ses yachts, le «Flying Cloud» et le «Cutty Sark», ainsi qu’avec des amis.
Cette collection n’est pas la première où Karl Lagerfeld inscrit Chanel dans le thème de la marine. En décembre 2017, le créateur s’était inspiré du port de sa ville natale, Hambourg, pour sa collection Métiers d’Art. Cette fois pourtant, la collection est plus proche encore de l’essence de la marque. Coco Chanel est avant tout considérée comme la première créatrice à avoir imaginé des vêtements de va- cances pour ses clients fortunés, d’abord dans la station de Deauville en 1919, puis dans sa maison, rue Cambon à Paris, à la fin des années 1920, s’inspirant de ses succès du début pour présenter sa première collection Croisière. Il s’agissait alors de la première collec- tion lifestyle, imaginée pour s’adapter aux classes aisées, charmées par les voyages en bateau sur la Méditerranée, qui se perpétuent aujourd’hui encore. Lorsque Karl Lagerfeld a rejoint la marque, en 1983, les collections Croisière avaient gardé leur importance dans l’industrie de la mode. Le créateur est parvenu à faire revivre la tradition, et a participé à la conception de ce qui a probablement été la saison la plus rentable de la marque.
La magie Chanel renaît dans les histoires contées à chacun de ses défilés. Et, fidèle à l’idéologie de la mode, celui-ci a plongé les invités dans l’imaginaire de la collection grâce aux cris des mouettes ainsi qu’aux bruits de cornes de brumes et des cordages grinçants qui emplissaient le Grand Palais, autour de l’énorme paquebot. Comme si Lagerfeld voulait recréer son expérience personnelle... «Mon souvenir le plus lointain n’est pas un bateau, mais le son d’un bateau», raconte-t-il.
Pour la Croisière Chanel 2019, nous avons vu des silhouettes décontractées en vêtements de sport, avec des éléments typiques des années 1960, tels que les minijupes, les collants blancs et les chaussures Mary Janes blanches ou argentées.
Lagerfeld s’est inspiré des croquis qu’il avait dessinés pour la maison dans les années 1980, dans lesquels il mêlait des pantalons de marin et des vestes courtes.
Passe alors un petit pull blanc griffé du double C rouge coquelicot. Des pantalons à rayures, forcément. Des robes détournées du caban. Les souliers babies sont blancs comme les petits bérets vissés sur les têtes des sœurs Hadid, de Barbara Palvin et de Stella Maxwell. L’allure est lumineuse, fraîche, juvénile, accentuée par ces rose tendre ou malabar vus sur une robe mini très sixties, un béret, un sac. Ou sur des silhouettes en denim bleu totalement lacéré. On met ses mains dans les poches de ses jupes midi, ou dans un ensemble robe manteau ample totalement effiloché.
La couleur star? Le bleu roi évidemment, choisi sur des imprimés, des sacs, une robe de mousseline. Ou sur ce t-shirt offert à chaque happy few l’après-midi même. Le soir, lui, a des accents pop, scintillants voire 80’s, comme la bande-son du show, le synthé de My Mine, construite par Michel Gaubert, fidèle sound designer de la maison.
Au centre de la collection, on retrouve la «flexible dress», combinaison d’un haut et d’une jupe, qui, séparés, dévoilent le ventre du mannequin. Défile une version de nuit, brodée de rayures marinières.
Ce qui ressort particulièrement de l’ensemble, c’est la féminité des formes, assortie à des épaules arrondies comme dans les années 1980, à des vestes courtes mettant l’accent sur la taille, et à des longueurs remarquées. Soudain, des sacs blancs matelassés à motifs, des sacs de pêcheurs en cordes.
Après ce défilé sur des quais imaginaires, Karl est apparu pour saluer le public, accompagné de Virginie Viard, fidèle directrice de studio Chanel. C’est alors que les passerelles se sont abaissées, que le public a été invité à monter à bord et que le podium s’est transformé en croisière de fête, avec huîtres sur le pont, et Capitaine Karl en maître de cérémonie pour cette salle de bal blanche née de l’imaginaire.
Parmi les invités, on comptait les ambassadeurs de la marque Margot Robbie, Kristen Stewart, Lily-Rose Depp, Gaspard Ulliel, Caroline de Maigret, Clotilde Hesme et Alma Jodorowsky. On a également pu apercevoir le chanteur et acteur chinois William Chan, l’actrice australienne Phoebe Tonkin, l’actrice japonaise Nana Komatsu et le réalisateur et artiste contemporain anglais Steve McQueen. Tous les spectateurs ont embarqué sur le navire pour déguster et danser jusqu’au bout de la nuit.
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